|
Entretien Pierre Jacquet
Pierre JACQUET est membre du cercle des économistes, directeur de la stratégie et économiste en chef à l'Agence Française de Développement (AFD)
Enjeux - Les Echos - Hydrocarbures, matière premières minérales et agricoles... Brusquement, toute une série de biens et services naguère disponibles en abondance et à bas prix se transforment en produits de luxe. Le monde doit-il s'habituer à vivre dans la "rareté" ?
Pierre JACQUET - Mais il y vit déjà ! Comme l'expliquait l'économiste Paul SAMUELSON, si les ressources étaient illimitées, les questions "quoi", "comment" et "pour qui" produire ne se poseraient pas. La rareté est au coeur du fonctionnement es sociétés, de l'analyse économique et des mouvements de prix. Ce que nous constatons actuellement, ce n'est donc pas l'émergence d'une économie de raretés, mais la difficulté à anticiper la rareté et de s'y ajuster à temps.
Certaines raretés sont plus facilement repérées et traitées par l'économie de marché : elles se voient. Ainsi la raréfaction du pétrole, du fer ou du blé se traduit par une flambée des prix. Les acteurs économiques s'adaptent à ce signal. La modification de leurs comportements sera plus ou moins profonde, selon qu'ils jugeront cette rareté temporaire ou durable. Mais progressivement, elle débouchera sur une atténuation de larareté, au moins dans son acception "économique". Car la rareté n'est pas seulement ou toujours quantitative : elle résulte du croisement de l'offre et de la demande. La quanteté physique de pétrole dans le sol diminiue inexorablement, mais il ne paraîtrait pas si rare et ne serait pas si cher si nos économies n'en dépendaient pas autant pour leur fonctionement.
Quelles sont, parmi les "raretés" actuelles, celles qui vous semblent menacer le plus les systèmes économiques ?
P.J. - La rareté alimentaire, dont les conséquences pour les personnes les plus pauvres sont dramatiques, peut se résoudre par des politiques et des investissememnts adaptés. La rareté de l'énergie, encore insuffisamment comprise notamment au regard des enjeux du réchauffement climatique, est beaucoup plus structurante pour nos systèmes économiques. Elle remet en cause leus fondements, pousse à des changements de comportements, d'organisation, de technologie. Et elle touche le monde entier. Il serait donc risqué de masquer les signaux que nous envoie pour une fois le marché, alors même que les prix du pétrole sous-estiment encore probablement, même aujourdh'ui, le véritable coût social de son utilisation.
Source : Enjeux - Septembre 2008
|